24 novembre 2012 - Eliane Mittelman-Lajournade
Petite-fille d’un poilu qui eut la chance de n’être que blessé à la bataille de la Marne en septembre 1914, fille, d’un combattant de la guerre 39 – 45 qui a passé cinq années dans un oflag en Silésie, née dans l’immédiat après – guerre, je fais partie de cette première génération qui n’a pas connu la guerre, mais qui en a trop entendu parler pour qu’elle ne fasse pas partie de sa propre histoire avant de faire partie de la grande Histoire. C’est pourquoi, lorsqu’il m’a été demandé de m’exprimer lors de la cérémonie du souvenir des anciens élèves du Lycée Jacques Amyot morts au combat, il m’a paru important d’être de celles, de ceux, qui peuvent aider à transmettre aux nouvelles générations ce souvenir, alors que tous les combattants de la première guerre mondiale sont aujourd’hui disparus, et que déjà presque 70 ans nous séparent de la fin de la seconde.
Dans le mot commémoration, il y a l’idée de partager (latin : cum) la mémoire. Nous devons être conscients du privilège, du bonheur qu’il y a dans cette possibilité du partage. Si nous sommes réunis ici, c’est que nous avons la chance d’être vivants, d’avoir du temps, la paix autour de nous, une commune disponibilité d’esprit nous ouvrant la porte de notre passé, individuel bien sûr, mais aussi collectif, donc historique, qu’il concerne nos ancêtres directs ou ceux qui nous ont légué le territoire devenu la France au fil du temps.
Nous n’obéissons pas par cette commémoration à un simple ‘’devoir de mémoire’’, qui pourrait sonner comme une obligation privée de sens si nous nous cantonnions au plan, pour une fois très réducteur, de la morale. Contrairement aux animaux, capables de souvenirs mais non de l’accumulation qui constitue la mémoire, notre apprentissage de la vie se confond, grâce notamment à l’école, avec l’étude du passé. Passé historique, culturel, territorial : notre héritage commun se compose d’une stratification de noms et de dates, d’images et d’émotions qui leur sont constitutivement et affectivement liées. Cette imprégnation nous propulse bien en deçà (ou bien au-delà) de la simple notion d’un ‘’devoir’’ à accomplir. On est ici dans la nécessité de la mémoire, dans l’évidence de la mémoire, dans l’efflorescence de la mémoire, qui s’impose à nous d’autant plus que les faits s’éloignent, pouvant laisser craindre qu’elle ne soit fragilisée.
Il n’est que de voir le nombre de publications contemporaines relatives à première guerre mondiale, du succès des Paroles de Poilus à celui tout récent du roman de Jean Echenoz : ‘’14’’. Sans parler d’innombrables republications scolaires, dont le splendide J’ai saigné, de Blaise Cendrars, ni des divers textes romanesques ou documentaires ayant pour cadre le second conflit mondial.
Le bénéfice du temps, c’est qu’il apaise la mémoire. De combattant qu’il était encore dans ses récits du front regroupés de 1916 à 1923, dans Ceux de 14, Maurice Genevoix aborde, cinquante ans plus tard, cette même expérience dans un petit ouvrage reparu en collection de poche en 2011, et dont je ne saurais trop recommander la lecture : La mort de près. A l’approche de sa propre mort, Genevoix revisite les pires événements de ce passé lointain avec le détachement pathétique de celui qui a intégré que la mort fait partie de la vie. La révolte a fait place à la sérénité, à l’obsession d’écrire et de décrire les choses au plus près de la sensation dépouillée de tout affect. A la conciliation sinon à la réconciliation. Je souhaite faire partager un moment de ce bonheur de lecture, celui où, justement le jeune lieutenant Genevoix voit pour la première fois la mort, de près :
Un geste de mon bras droit soulève les hommes autour de moi. Nous courons, j’entends le martèlement des pas, le froissement des épis foulés, les grosses détonations des lebels qui tirent derrière nous. A chaque bond, je cherche des yeux le talus, le pli du terrain qui nous protégera vaille que vaille. Nous y voici, couchés côte à côte, le fusil déjà prêt, épaulé. Mon képi levé à bout de bras, je fais signe à l’autre demi-section. Et aussitôt elle est debout, elle s’élance, nous rejoint, nous dépasse, tandis qu’autour de moi les lebels crachent leur magasin.
Cet allant, cet entrain, cette perfection manœuvrière m’emplissent le cœur d’admiration et, par conséquent, d’enthousiasme. Etions-nous au champ de manœuvre ? Je pensais à la cour de notre caserne bordelaise, trois ans plus tôt, aux assauts dérisoires que nous y avions menés, aux cartouches en bois qu’à grand cliquetis de culasse, nous éjections dans la poussière. « Mais cette fois, me disais-je, je me bats, c’est sérieux. »
Le grandissant vacarme m’aidait à cette prise de conscience. Les détonations proches devenaient assourdissantes. Une mitrailleuse, non loin, trépidait à folle cadence : nous en voyions la fumée bleue, les bandes brillantes que passaient les servants. A la lisière d’un champ de blé quelques hommes, debout, superbes, tiraient posément sur des cibles cachées à nos yeux. Je distinguais le recul de leur arme, bien calée contre leur épaule. Surtout, j’écoutais les balles.
Certaines chantaient par dessus nos têtes, effilaient un sifflement doux, modulé, qui s’en allait très loin, jusqu’à la limite de l’ouïe. D’autres ronflaient, d’autres miaulaient, d’autres semblaient rebondir dans leur vol, comme si elles eussent ricoché sur l’air même. Parfois, hautes dans le ciel et plus bruyantes que toutes les autres, il en était qui claquaient de telle sorte que je pensais au cinglement d’un fouet géant, d’une brutalité inouïe, et que le visage des hommes, rentrant la tête d ans leurs épaules, trahissait l’angoisse et la peur. Mais à cela aussi, il mes semblait que je m’habituais.
« En avant !»
De nouveau ce martèlement de course à mes flancs, ces présences fraternelles, exaltantes, ces souffles exhalés des poitrines. Et soudain, tout contre moi, à ma gauche, la sensation d’un vide, d’une suppression insupportable qui attente à l’ordre du monde.
Avant d’avoir tourné la tête, je sais ce que je vais voir : non exactement cette double secousse de deux jambes lancées en avant, ce raidissement, cette rémission solennelle, mais ce gisant déjà inerte, cette chair morte jetée à terre, ce jeune coureur à jamais immobile dont la place vide continue de me suivre, de me poursuivre.
Ce cri rauque, étranglé, qui m’est resté dans les oreilles qui l’a poussé ? Est-ce lui, ce premier mort dépassé ? Je viens d’en percevoir un autre, un troisième. J’ai entendu aussi, très nettement, à ne pouvoir m’y tromper, le choc des balles qui entraient dans les corps, bref, étouffé, comme d’une lame de couteau assenée par un poing furieux. Désormais, je sais que « le feu tue ».
Si, le 28 janvier 1921, le corps d’un soldat inconnu est inhumé sous l’Arc de Triomphe pour symboliser tous les morts de celle qu’on a appelée la Grande Guerre, si une flamme est allumée le 11 novembre 1923 sur cette tombe, qui ne s’est, depuis, jamais éteinte, se fait jour aussi, pour chaque commune, l’impérieuse nécessité de nommer tous ses enfants ‘’morts pour la France’’ sur un monument dédié à cet effet. Nommer, c’est arracher un corps de la boue, le sauver de la haine absurde de celui qui rêvait de ne pas être son ennemi, c’est faire se dresser une personne, un voisin, un camarade, un parent, un caractère, des habitudes, un visage ; c’est restaurer la fraternité, l’humanité, la convivialité. Nommer c’est convaincre le défunt de sa propre existence, c’est signer à deux mains l’impossibilité de l’oubli.
Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs écrit Charles Baudelaire dans le centième poème des Fleurs du mal.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
Que leur sépulture soit ou nom de marbre, nos camarades dont les noms suivent ne sont donc pas abandonnés aux rigueurs de l’hiver, Puissent les fleurs qui leur sont offertes leur apporter le témoignage de notre présence émue et chaleureuse à leur côté.
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