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DISCOURS PRONONCÉS AU MONUMENT AUX MORTS
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1996 - Régis Bergeron
1997 - Jean Houdart
1998 - Paul Gaud
1999 - Xavier Arsène-Henry
2000 - André Pointeau
2001 - Claude Legendre
2002 - Bernard Lepoivre
2003 - Jacques Vernin
2004 - Alyette Muller-Laurent
2005 - Annie Anzieu
2006 - Jean Péraudeau
2007 - Guy Foiret
2008 - Karsten Eggers
2009 - Jean de Chalon
2010 - Jacques Vernin
2011 - Jean-Louis Delbende

2012 - Eliane Mittelman-Lajournade
2013 - Louis Marciniak
2014 - Alyette Muller-Laurent
2016 - Michel Porta
2017
2018
2019 - Jean-Louis Delbende

La Brie qui chante

2002 - Bernard LEPOIVRE

Chère Présidente,
Lorsque vous m'avez invité à prononcer le discours d'usage, à l'occasion de notre rassemblement annuel, devant le Monument aux Morts, j'ai proposé de simplement prêter ma voix à un ancien élève du Col liège Jacques Amyot.
Un ancien élève qui fit ses études primaires et secondaires, dans cet Etablissement de 1899 à 1910.
Comme la plupart de ses camarades de classe dont les noms de certains, gravés sur la stèle, viennent d'être rappelés, quatre ans après avoir quitté le Collège, il fut appelé sous les drapeaux puis bientôt,envoyé sur le front.
Cet ancien élève était mon père, Jean LEPOIVRE.
Jamais, sa vie durant, ni à mes frère et soeurs, ni à moi-même, il n'a parlé de ce temps d'épreuve qui se prolongea de 1914 à 1918.
C'est après son décès, en 1975, que nous avons eu connaissance de quatre beaux et épais cahiers dans lesquels sa soeur avait recopié, fidèlement et d'une belle écriture, les lettres, souvent griffonnées, sur de mauvais papiers, qu'il adressait à sa mère et à elle-même, au 53 de la rue du Palais de Justice, à deux pas d'ici.
Mesdames, Messieurs, chers anciens élèves, et vous, élèves de l'an 2002 ,
Ce sont quelques extraits de ces écrits, véritable journal de guerre, que j e me permets de- vous livrer.
Les lignes, que je vais lire ont été rédigées le 4 Juillet 1917, après plusieurs jours de combats à proximité de la Cote 304, une butte en forme de croupe allongée, située au Nord-Ouest de Verdun. Déjà, au printemps de l'année précédente cette position avait fait l'objet de furieuses offensives allemandes, contenues au prix de nombreux sacrifices. A nouveau, fin Juin 1917, les Allemands s'obstinèrent pour 1' emporter...
Maintenant, je cède la parole à Jean LEPOIVRE, sergent à cette époque et qui avait, assurément, plus de goût pour la musique, le dessin et la photo que pour la guerre...
et,j'ouvre les guillemets:
" Chère Maman, chère soeur,
Je vous écris d'Autrécourt où je suis arrivé hier soir, très fatigué, mais en bon état. Aujourd'hui, enfin, on se repose et j'en profite pour vous écrire.
J'ai vu en ces quelques jours beaucoup plus de choses effroyables que je n'en^avais vu pendant un an.
Depuis le 28 juin dernier, à 3 kilomètres de nous, le bombardement a été des plus violent; cela se passait dans toute la région, surtout vers la Cote 304 à laquelle nous devions monter pour remplacer le quatrième bataillon qui y est depuis 3 jours.
Effectivement, au début de la nuit, le capitaine a reçu un pli.
Le premier et le second peloton (le mien) doivent monter immédiatement en renfort. J'emporte mon bidon plein d'eau, une musette avec deux boites de singe, du pain, ma couverture et ma toile de tente.
Et puis, de nuit, par les longs boyaux encombrés de pierres et de fils téléphoniques coupés, d'obstacles de tous genres , nous cheminons vers les lignes..
.Nous franchissons un éboulis de tranchée où s'est blotti un poste de commandement: c'est un petit Douaumont, boyaux effondrés, aplatis, écrasés; Le terrain environnant est lunaire, volcanique, c'est un groupement de trous d'obus creusés dans la rocaille.
Nous progressons presque en rase campagne, environnés d'éclatements violents et arrivons à un Calvaire sur la route d'Esne. La croix, légèrement ébranlée mais encore debout, se dresse sur le plateau. Elle est entourée de 4 arbres superbes mais squelettiques, sans plus une feuille ni branche mince, plus que l'armature... C'est que, l'endroit culminant en bordure de la route, est particulièrement en butte aux fusants et percutants. Ce Calvaire est lugubre sous le clair de lune. La route dénivelée est criblée de trous d'obus tout frais.
Laissant Esne sur notre droite ,descendant et remontant un coteau sans boyau, mais à nouveau environnés d'éclatements,nous arrivons, enfin, à une sape où on nous laisse prendre un peu de repos. Cette sape est humide; nous nous refroidissons et dormons peu.
Le lendemain matin, on m'envoie au Calvaire pour guider les unités du 346 appelées en renfort.
Je descends en hâte le boyau, sonné à tout instant par les grosses marmites allemandes. Les éclatements sentent le soufre et le phosphore; les éclats volent de toute part avec la terre et les pierres.
Sur le bord de la route, auprès du Calvaire, abrité sous une pauvre tôle cintrée adossée au talus, j'attends le 346. Je grignote un peu de singe et de pain.
J'ai tout loisir alors pour admirer le paysage.
Dans le fond du vallon, adossées à la Cote 309, les ruines d'Esne ne cessent de recevoir les obus boches. Si le temps n'était si gris et si pluvieux, combien de clichés j'aurais pris! Celui-ci serait saisissant : une colline - à son pied , des ruines, des pans de murs et des fragments de toitures - de tout cela émergent les restes du clocher et de sa tour ajourée. Les marmites s'y précipitent - superbes éclatements blancs à volutes immaculées -, magnifiques explosions de gros noirs, de couleur d'encre - dominant tout, des nuages jaunâtres émanant des fusants crevant au-dessus des ruines - des éclatements rougeâtres formés de la poussière des briques et des tuiles pulvérisées par les marmites.
Je vois défiler de nombreux blessés sur des brancards. Que de mal ont les brancardiers, exposés continuellement aux obus ainsi que leur chargement.
D'autres blessés plus légers se rendent rapidement aux postes de secours.
J'aperçois des détachements du 346 qui traversent le village d'Esne en colonne par un! Eux aussi subissent des pertes sous l'incessant bombardement; celui-ci soudain redouble de violence car au loin 3 ou 4 saucisses allemandes observent malgré le mauvais temps et elles ont aperçu le défilé; c'est bientôt un déluge de marmites dans le village ruiné, ainsi que sur les routes et chemins y accédant.Les hommes s'abritent comme ils peuvent dans les sapes du village.
Moi, j'attends les miens.
Je les vois apparaître dans un boyau,près du Calvaire; ils sont une compagnie; ils doivent traverser la route sous l'oeil des saucisses lointaines, la suivre quelques centaines de mètres, puis remonter le coteau, sous ma conduite, pour se rendre aux abris proches des lignes où nous arrivons avec un seul blessé. Nous pouvons souffler et nous étendre. Nous y resterons jusqu'au soir.
Vers 22 heures, on nous fit sortir pour monter en ligne. Le terrain, parfaitement inégal, n'était qu'une succession de trous d'obus creusés dans la rocaille.
A toute minute, des'fusées allemandes et françaises s'élevaient dans le ciel de tous les points des lignes déjà toutes proches. Aussi, à chaque moment, toute la file par un que nous formions était obligée de se plaquer à terre, dans l'immobilité, pendant tout le temps de l'éclairage, pour ne pas être remarqués, repérés et pris ensuite sous un tir de barrage. La fusée éteinte, il fallait se relever rapidement car une autre fusée ne tardait guère et il fallait profiter, pour avancer, des intervalles d'obscurité. Enfin, après avoir rampé et couru en se baissant pendant plus d'une heure,nous arrivions finalement en ligne.
C'était le trente Juin, vers 2 heures du matin
A peine avions nous occupé nos emplacements, à peine avions nous repéré à peu près la position de l'ennemi et sa distance (35 à 40 mètres) que, au milieu des éclatements de marmites intermittants, on entendit à 500 mètres environ à notre gauche,des grenades éclater. C'était une contre-attaque...
Comme une traînée de poudre, toute la ligne,du bois d'Avocourt au Mort-Homme, s'embrasa. Les grenades éclatèrent sur tous les points entre les deux lignes, projetant leurs gerbes de feu et leurs éclats, accompagnés de poussière, de fumée, de pierres.
En même temps d'innombrables fusées éclairantes blanches jaillirent des tranchées illuminant le théâtre des opérations de leurs lueurs vives et crues.
Aussitôt,des deux cotés, les tirs de barrage des deux artilleries se déclenchèrent. Les lourds 150 et 210 allemands vinrent s'écraser dans le fond du vallon en arrière de nous pour bloquer l'accès de renforts. De notre côté,les 75 passaient par séries de 4 pour chaque batterie, en miaulant et sifflant au dessus de nos têtes pour craquer sec en éclatant de l'autre coté de la Cote 304, dans le vallon par où ils auraient pu, eux aussi amener du monde.Le bruit de chemin de fer des marmites allemandes rappliquant par douzaines, le même grincement de nos gros obus, les coups sourds des départs,les fracas déchirants des arrivées,les éclatements secs et brisants des grenades, près, trop près de nous, ceux des 150 allemands et ceux des 155 français éclatant trop court et venant s'égarer trop près des lignes, quelle musique! Quel vacarme parmi lequel se distinguait,nettement,le tonnerre roulant continuel et éloigné des départs simultanés de toutes nos batteries réunies!...
Au loin, derrière la crête, le ciel à l'horizon rougeoyait en éclairs, comme les soirs d'été, mais en de multiples points à la fois; alors que les ordinaires fusées blanches, mais aussi les vertes, les orange, les rouges, à une ou plusieurs étoiles,si vives,si lumineuses,formant autant de signaux à l'artillerie ajoutaient à la féerie multicolore, éblouissante, superbe, mais diabolique.
Enfin le violent orage s'apaisa, le fracas s'atténua progressivement, avec des tentatives de reprises, des sursauts. Marmites et grenades devinrent moins nombreuses, les 75 cessèrent de miauler et les 150 de s'écraser, les mitrailleuses se turent, les fusées même se raréfièrent et,le petit jour naissant aidant, le calme se fit."
Le texte se poursuit... Mais, je referme les guillemets en souhaitant ne pas vous avoir lassé par ce long récit.
Il m'a semblé que cette lecture était une manière de faire revivre le souvenir de nos anciens et d'honorer leur mémoire.
Et puis, pour la jeune génération, bien représentée ici, que cette évocation d'une des deux épouvantables hécatombes qui meurtrirent notre Vingtième Siècle soit un encouragement à promouvoir la Paix et l'entente entre les peuples et les hommes de toutes origines.
A MELUN, le 16 Novembre 2002
Bernard LEPOIVRE
ancien élève du Collège Jacques Amyot . --^ 1933 - 1945


Association Amicale des Anciens Elèves des Collège et Lycée Jacques Amyot - Melun