LA BRIE QUI CHANTE
AUX ENFANTS DE LA BRIE
ODE1. I
En mil neuf cent-quatorze, alors que la tempête Était -proche (et pourtant nul ne la prévoyait!) Dans notre Brie aimée, un matin de juillet, Les collèges étaient en fête.
Les vacances!... Ces mots mettaient la joie aux cœurs!... Chaque école avait fait toilette de parade,. Sous les arbres du parc où se dressait l'estrade Flottaient gaîment nos trois couleurs !
Depuis les tout petits des classes de grammaire Jusqu'aux autres, reçus depuis peu bacheliers, Ils attendaient leurs prix, les jeunes écoliers Que venaient applaudir les mères!...
Heureux étaient les grands de quitter la maison, Dans la vie, à présent, prêts à jouer un rôle, L'azur leur semblait pur d'un pôle à l'autre pôle, Sans un nuage à l'horizon!...
L'illusion parait de fleurs la route à suivre, Ils allaient, confiants, épris de liberté, Ils avaient la jeunesse et leur témérité
Venait de leur bonheur de vivre!...
Autour d'eux, ils voyaient, dans les champs, onduler Les moissons de la Brie, et — gloire de nos treilles — Les grains de chasselas, tels des perles vermeilles, Sous les pampres verts se gonfler!...
Tout était radieux!... les êtres et les choses, Et quand les gars, le soir, revenant des labours, Conduisaient les chevaux ou les bœufs aux pas lourds, Les couchants se paraient de rosés!...
Le meunier se flattait de moudre le bon grain, Et, scandant la chanson que chantait la meunière, Les moulins tictaquaient au bord de la rivière., Sur la Marne ou, le Grand. Morin!...
Encor tout imprégnés des leçons du collège, Nos écoliers étaient à cet âge où l'on croit A la Patrie, au Bien, à la Justice, au Droit, A la Loi sainte, qui protège!...
— « L'Avenir est à nous! » disaient-ils, et, joyeux, Ils rentraient au logis, fiers de montrer leurs palmes. Qui donc aurait pensé, sous des cieux aussi calmes, Au malheur qui planait sur eux?...
II
Et voici que gronde l'orage, Le ciel devient couleur de plomb!... Le vent souffle et sa folle rage S'étend de vallon en vallon!... Moissonneur qui voyais, superbes, Les lourds épis des hautes gerbes
Se dorer au soleil d'été,
Ta récolte sera, détruite,
L'ouragan va passer si vite
Que ton champ sera dévasté!... Où jadis la charrue alignait ses allées, Préparant le sillon pour le grain des semeurs, Plus rien que le chaos h..
Dans les fermes brûlées :
Des femmes en grand deuil et des enfants en pleurs!... Les champs sont ravagés par tant de chevauchées Que les épis foulés meurent en gémissant, Car c'est du grain humain qui dort dans les tranchées Et les coquelicots sont des taches de sang!...
A la lueur des incendies Qui s'allument dans les cités, On voit de longues théories De gens fuyant épouvantés /..... Villas, châteaux, maisons, usines, Ne sont plus qu'informes ruines!.,. Tout a subi le même sort!... C'est la guerre, la guerre atroce, La lutte homicide et féroce, L'ouragan passe!... C'est la mort!...
Les saisons, poursuivant leur cours périodique, Ont déjà parcouru le Zodiaque six fois. Depuis l'époque Sombre, affreusement tragique, Où l'empereur des Huns mit la France aux abois!... Des plaines de Belgique à celles de la Brie Que l'étranger maudit envahit et foula, L'herbe ne poussait plus sur la terre meurtrie, Sous les pieds des chevaux du moderne Attila!...
Les Boches, soudards de casernes,
Arrivés au pays briard,
Dans nos bois, nos prés, nos luzernes,
Lançaient déjà leur « hoch » criard!...
Séides du hideux Guillaume,
Ils venaient souiller notre chaume,
En chantant d'immondes refrains....
Ils avaient franchi les frontières
Mais ils comptaient sans nos rivières
De la Marne et du Grand Morin!...
Du pays Béarnais aux plaines de Champagne, Du golfe de Gascogne aux monts Jurassiens, Des coteaux de Bourgogne aux landes de Bretagne, De partout!... Provençaux, Normands, Parisiens!.. Les pères et les fils, au cri du coq de Gaule, Sur notre sol briard étaient tous là, formant Une barrière humaine, épaule contre épaule, Et l'ouragan des Huns s'arrêta brusquement!...
Halte là!... La route est barrée!... On ne passe pas, messeigneurs!... La Brie est la terre sacrée Où les Français seront vainqueurs!... Vainqueurs!... oui!... mais si la Victoire Fait notre orgueil et notre gloire, Quel prix fallut-il l'acheter?.., Fils de France, martyrs sublimes, Combien êtes-vous de\victimes?... On tremble à vouloir vous compter!...
III
De ceux qui sont tombés -pour la Mère-Patrie Le nombre est légion!...
Regardez, dans la Brie,
Chez la « Reine des Blés », coin de France si beau, Qui nous dira combien de deuils dans les familles? Combien de fiancés ravis aux jeunes files?... Combien d'espoirs en Heurs enfouis au tombeau?...
C'était plutôt à nous qui sommes les ancêtres De partir les premiers, selon la loi des êtres, Nous qui sommes au seuil où la mort nous attend!.. Et c'est Nous qui venons, accablés de tristesse, Nous incliner devant toute cette jeunesse Fauchée, hélas, avant le temps!...
Devant ce monument, ô morts, je vous salue!... Le cœur tout angoissé, des larmes dans la vue,
C'est avec respect que je lis
Vos noms inscrits, vos noms glorieux, magnifiques, Fiers soldats accourus dans les heures tragiques,
Pour la défense du pays!...
Il est juste, il est nécessaire Que, dans toute la France, il soit Gravé, sur le marbre ou la pierre, Les noms des défenseurs du Droit!... Que de braves tombés en route, Dans la victoire ou la déroute,
Sont restés seuls et n'ont pas eu La tombe chaque jour fleurie, Où vient une mère^chérie Prier pour l'enfant disparu!... Il est juste que le Collège, Temple sacré de l'A venir, Garde en son enceinte et protège Le monument du souvenir!... Pour inculquer dans sa mémoire Les grandes leçons de l'Histoire Et qu'il les retienne bien mieux, II faut que l'enfant les contemple Et qu'on lui cite comme exemple Les faits sublimes des aïeux!...
IV
Pour vous, Femmes : « mamans, sœurs, épouses, amantes. » Des paroles seraient vainement consolantes,[heur!
Pleurez!... Les pleurs sont doux dans les jours de mal-C'est en pensant à vous qu'au milieu des batailles Ceux que vous aimiez tant affrontaient les mitrailles Et versaient le sang de leur cœur!...
C'est vous qu'ils défendaient, c'est leur toit, c'est la Terre!... Ils se battaient, disant : « C'est la guerre à la guerre!
Le Bien doit triompher du Mal! » Ils ne connaissaient pas la haine ni l'envie, Sans une plainte aucune, ils ont donné leur vie,
Ils sont tombés pour l'Idéal!...
0 morts!... soyez bénis pour votre sacrifice!... Et que soit votre sang le dernier répandu
Pour qu'il arrive enfin ce règne de Justice,
Ce règne de Bonté si longtemps attendu!...
Puisse, dans l'avenir, ne -plus pleurer les femmes!
Renaître les cités, les moissons refleurir!...
Tandis qu'en travaillant, nos enfants, dans leurs âmes,
Garderont votre exemple et votre souvenir!...
XX
UN DERNIER MOT A NOS LECTEURS
Au moment où, de tous les coins de la France, s'organisent des manifestations régionales, nous avons pensé que la Brie ne devait pas rester dans l'ombre.
— C'est le grenier alimentaire de la Capitale, écrit dans le chapitre préliminaire de cette anthologie, M. Louis Foiret. Nous rappelant le mot célèbre de Sully, ministre de Henri IV, nous ne craignons pas d'ajouter que la Brie est une des mamelles de la France. N'a-t-elle pas : labouraige et pastourage, ces vraies mines d'of du Pérou.
Indépendamment de la fertilité de son sol, Seine-et-Marne est un département qui doit s'inscrire au premier rang des départements français, en raison de ses ressources industrielles, de son commerce si prospère, de ses trésors d'art si nombreux, de ses souvenirs historiques si attachants.
Combien d'artistes peintres sont attirés par la beauté des paysages de notre région? Ils sont légion ceux qui se sont inspirés et s'inspireront encore des sites de la forêt de Fontainebleau, des bords du Loing ou de la vallée du Grand-Morin. En parler serait dépasser le cadre de notre étude.
- Dite par l'auteur à l'inauguration du monument des Anciens Élèves du Collège de Melun, morts au champ d'honneur.
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