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La Brie qui chante

2010 - Jacques VERNIN

Lettre écrite par son père, Louis Vernin, à la libération de Melun

Bien chers Parents,

Depuis le 22 août, jour de l'arrivée des blindés américains à Dammarie les transmissions postales sont complètement suspendues.

Je vous écris tout de même cette lettre aujourd'hui afin de pouvoir vous faire parvenir immédiatement de nos nouvelles dès que les relations seront rétablies.

Nous avons ici de la bataille et Melun a été sérieusement endommagé. Grâce à Dieu nous nous en sommes tous tirés sains et saufs et c'est l'essentiel.

Les chars américains sont arrivés dans l'après-midi du 22 août vers 15 h.30 venant d'Etampes par Milly. Ils ont stoppé sur la route qui va de Farcy à Melun en traversant Dammarie dans la partie qui longe les usines le long de la ligne de chemin de fer Melun - Corbeil (André doit bien voir l'endroit). Ils étaient tous rangés en ligne sur le pied de guerre et les habitants les entouraient déjà pour les fleurir, leur apporter des prunes, des tomates etc. .etc...

Nous sommes allés les voir tout de suite, avec Germaine. C'était magnifique de voir ce puissant matériel et ces hommes souriants, confiants et heureux d'être là, au milieu de Français sympathisants. Leurs visages étaient couverts de poussière. Un petit avion de reconnaissance survolait la formation et était en liaison constante avec les radios des chars par téléphone sans fil. Sur un gros tank armé d'un canon trois boches à piteuse mine étaient assis sur l'avant. L'un d'eux avait la figure en sang. Nous avons su après qu'il avait fusillé deux habitants de Dammarie la veille et que la foule avait voulu le lyncher au moment où les américains le faisaient prisonnier. Les deux autres étaient hébétés et indifférents. Nous étions là depuis quelques minutes lorsque des avions allemands nous survolèrent en mitraillant. Immédiatement les mitrailleuses américaines entrèrent en action et le moment d'émotion passé nous jugèrent plus prudent de revenir à la maison.

Nous y étions revenus depuis une demi-heure lorsqu'on regardant au bout de notre rue je vois à ma stupéfaction, descendant tranquillement sur Melun par l'avenue Jacquin, une douzaine d'allemands à bicyclette au petit train de promenade, le fusil en bandoulière et le calot sur la tête. Ceux-là ignoraient sans doute que sur l'autre route qui conduisait elle aussi à Melun les américains y étaient déjà. Qu'est-il advenu d'eux ?

Tout semblait calme et vers cinq heures je me décidais à descendre jusqu'au Labo Biologique pour aller chercher le lait de biquette. En y arrivant j'appris par notre cocher et notre palefrenier qui étaient dans le jardin à ramasser du fumier que vers cinq heures une demi-douzaine d'allemands avaient escaladé le mur de la rue, ouvert la porte cochère en grand et qu'ils avaient disparu par dessus le mur du terrain vague que nous possédons du côté de l'usine Grüber. Je me risquais alors à aller voir lorsque chemin faisant un éclatement d'obus me surprit puis deux puis une quantité d'autres pendant que des coups de mitrailleuses partaient de tous cotés en direction de notre terrain.

Me retirant alors prudemment j'allais vers la maison du concierge et entrebâillant la porte de la rue je risquais un coup d'ceil rasant le mur dans la direction de la gare. C'est alors que je vis trois blindés américains s'avancer au bout de la rue , se tourner dans la direction de la gare et tirer à bout portant sur un objectif que je ne pouvais pas voir. J'ai su deux jours après lorsque j'ai pu aller sur les lieux de la bataille qu'un tank allemand posté au coin du pont de chemin de fer et soutenu par deux batteries d'artillerie tirait sur les américains.

Un char américain fut détruit, le char allemand réduit au silence et un bon nombre de soldats tués L'heure s'avançait, la nuit tombait, pour éviter une embuscade ou un tir de barrage, les blindés américains quittèrent leur position et se replièrent sur la route de Perthes à deux kilomètres de Dammarie pour revenir le matin sur les positions de la veille.
C'est alors que les miliciens dont nous étions pourris, soutenus par une formation allemande organisèrent la résistance et la défense des abords de Melun . Tant par embuscades que par traîtrise, cent cinquante américains tombèrent fusillés des maisons ou pris à revers par toute la canaille à la solde du boche, cachée dans les usines des radiateurs, la fonderie, l'usine de ciment et les ruines de Grüber. Voyant alors que cela tournait au tragique les américains firent appel à leur artillerie et le 23 août à 15 heures un effroyable tir de barrage s'abattit sur Melun.

Je dois vous dire pour être plus complet que le 22 au soir alors que nous étions tranquillement en train de dîner, une brusque et épouvantable explosion secoua toute la maison, fit voler en éclats la grande vitre de notre porte d'entrée. Les enfants terrorisés poussèrent tous un grand cri. Nous étions à peine remis de notre stupeur qu'une seconde explosion peut-être plus forte encore que la première nous fit bondir à la cave, craignant que la maison ne s'effondre sur nos têtes tant le souffle était puissant et tant les murs tremblaient. C'était assourdissant et ahurissant.

Nous avions d'abord cru que les ponts sautaient mais à la 32ème explosion nous ne savions plus que penser. Cela devenait hallucinant. Enfin, la nuit tombant, nous pouvions voir la flamme qui précédait la détonation et sa direction . C'était tout simplement le dépôt de munitions de Livry que les allemands détruisaient . II y avait là une péniche entière de bombes de mille kilos. Ils avaient fait des lots de 100 bombes et ils les faisaient sauter à la fois. Jamais de notre vie nous n'avons entendu un bruit pareil. Bien que notre maison soit située à 2 Km 500 du lieu des explosions il nous semblait que que cela se passait chez le voisin. Nous avons fini par sortir tous dans le jardin en bouchant les oreilles des enfants avec des serviettes serrées autour de la tête.

Enfin vers 10h30 du soir tout semblait fini et tout le monde se met au lit lorsqu'à 11h nouvelle explosion presque aussi violente que les précédentes. Cette fois je me lève, je monte dans la chambre de Christiane et je scrute l'horizon. Je venais à peine d'ouvrir son volet que je vois une lueur immense dans la direction nord-est, puis de éclairs gigantesques qui illuminaient tout le ciel, suivis quelques 25 à 28
secondes après d'une violente explosion.
Cette fois c'était le camp de Villaroche qui sautait avec ses munitions et ses réserves de bombes.
La sarabande continua donc jusqu'à 2 heures et demie du matin - toutes les minutes ou toutes les cinq minutes : un éclair puis un peu de temps après un souffle puissant et un bruit de tonnerre.
Si nos aînés ont été secoués par cette manifestation de la rage destructrice de nos ennemis notre petite Blandine ne s'est rendu compte de rien. Malgré le vacarme et le tremblement de la maison et elle a continué à dormir dans son berceau et de nous tous ce fut elle qui supporta sans même se rendre compte ces violentes secousses.
Après vous avoir ouvert cette parenthèse sur notre première nuit de libération - notre nuit du 22 au 23 août - revenons à notre bataille sur Melun et à notre tir de barrage du 23 août après midi. Je lisais tranquillement assis dans une chaise longue à l'ombre de notre pergola et les enfants jouaient autour de moi dans le jardin lorsque tout à coup un roulement de coups de canons qui semblaient tirer de la propriété voisine, tant les coups de départ partaient secs et forts, nous fit sursauter et gagner les abords de la maison.

Mais nous nous rendions compte que cela venait d'assez loin . En effet les batteries étaient installées à Perthes et à Chailly c'est à dire à 6 kilomètres de Melun. Les obus nous passaient en sifflant au dessus de la tête et allaient exploser sur toutes les maisons situées au voisinage de la ligne de chemin de fer, si bien que nous entendions le coup de départ, l'obus qui sifflait au dessus de notre tête et l'explosion de l'arrivée du coup. Cela dura pendant 35 minutes puis les coups s'espacèrent. C'était le tour de l'artillerie lourde !

C'est à ce moment que je fis une grosse imprudence .Les artilleurs ayant considérablement ralenti leur cadence de tir, je pris ma bicyclette pour aller chercher le lait de Blandine au Labo Biologique.
Tout le long du trajet et à mesure que je me rapprochais de Melun je sentais bien que les sifflements des obus étaient de plus en plus proches et que l'explosion de l'obus suivait de plus en plus près la perception du bruit du sifflement, mais j'étais convaincu que tout cela n'était pas pour moi si bien que sans plus me presser j'arrivais ainsi au Labo Bio. J'avais à peine mis le pied à terre qu'une forte détonation me fit sursauter.

Je regardai autour de moi et constatai qu'un nuage de poussière s'élevait à quelques mètres de moi du jardin d'une maison de l'autre côté de la rue . J'ai alors compris que j'étais en train de commettre une folie et sans réfléchir une seconde de plus je ré enfourchais ma bicyclette et montais dare-dare à la maison, laissant là pour cette fois biquette et son lait .
Notre petite Blandine ne s'en porte pas plus mal pour cela.
La nuit se passa entièrement au son du canon et des explosions des obus. Bien des gens sont allés coucher dans leur cave . Pour nous c'était impossible. Aussi sommes nous allés dormir tranquillement dans nos lits comme d'habitude.

Notre calme rassura beaucoup les enfants qui passèrent une excellente nuit, meilleure que la nôtre car de temps à autre un coup tiré de plus près nous réveillait et le souci de la sécurité de nos chers petits nous empêchait de retrouver tout de suite le sommeil
Malgré cela et en comparaison de la précédente cette nuit fut meilleure . Des lueurs et une épaisse fumée montaient dans le ciel tout de suite après le tir de barrage de l'après-midi, mais un rideau d'arbres nous empêchait de distinguer l'origine du feu bien que celui-ci se tint dans la direction de la gare.
Inutile de vous dire toutes mes inquiétudes car la direction était justement aussi celle de l'usine . Enfin le lendemain matin 24 août une légère accalmie puis des rafales de mitrailleuses qui semblaient partir de toutes les directions du pays. Cela claquait sec et d'un feu bien nourri. Puis reprise de l'artillerie mais avec l'impression que les coups de départ partaient plus près de nous et que les explosions des obus s'éloignaient. Les américains en effet avaient franchi le terrible goulet que constituait le pont de chemin de fer qui franchit la route .près de la gare et envahissaient tout le quartier de Melun-sud jusqu'aux rives de la Seine.
Les ponts étaient détruits de la veille - (encore quatre détonations formidables qui nous ébranlèrent la tête le mercredi 23 au matin) . Devant les ruines Grüber et sous le pont du chemin de fer une quantité de cadavres allemands gisaient.
Le jeune vicaire de Dammarie et des volontaires aidés du personnel de la Croix-Rouge sont allés ramasser leurs restes . C'était épouvantable d'odeur et de vision. Les tanks américains étaient passés la nuit sur la route écrasant tout, morts et blessés . Le jeune abbé me raconta que de sa vie durant il n'oublierait ce spectacle affreux. Ce n'était plus des cadavres qu'ils ramassaient mais des uniformes déchiquetés remplis d'une innommable bouillie humaine.

Des cartouches, des fusils, des casques, pêle-mêle. Par-ci par-là, un pied sectionné avec un soulier ou sa botte, une main arrachée et partout du sang, des lambeaux de chair. Ce monstre d'Hitler ne verra donc jamais cela de ses yeux ?!
Les allemands envoyaient contre les blindés américains un engin qui n'était autre chose qu'un tank en miniature d'un mètre environ de longueur et qui, complètement chargé d'explosif était conduit à distance électriquement. Un de ces engins arriva à son but mais sur les cinq qu'ils avaient lancé, trois restèrent en panne et nous avons pu les admirer à loisir . Le dernier, par suite d'une fausse manœuvre fit demi-tour, revint sous le pont, enjamba le trottoir et vint s'écraser contre un poteau télégraphique où il explosa, tuant trente boches qui évidemment ne reviendront jamais plus de leur surprise. Pendant que les secouristes faisaient leur pénible devoir, les américains continuaient le nettoyage rue par rue.

L'artillerie allemande postée sur le plateau de la Brie entra alors en action et bombarda toute l'après-midi les mêmes quartiers que les américains avaient déjà pas mal meurtris.
C'est au cours de ce bombardement par obus incendiaires que bien des immeubles prirent feu et que tout ce qui représentait la Cooper à Melun fut complètement détruit.
Seul le laboratoire d'analyses a échappé au désastre.
Le siège social 66 rue Dajot n'est plus qu'un amas de cendres et de fers tordus et calcinés. Les annexes de la rue Dajot et de l'avenue des Marroniers ont subi le même sort. Le laboratoire de fabrication des ampoules et de pansements Méram n'existe plus. Jusqu'aux propriétés privées de Mr Salmon qui ont été détruites, sauf cependant sa villa particulière mais qui l'a échappé belle : une énorme bombe incendiaire étant tombée au pied de son mur de clôture lors de l'atroce bombardement nocturne par des avions allemands qui eut lieu dans la nuit du 27 au 28 août et dont je vous parlerai plus loin. L'immeuble qui lui appartenait près de la gare et où se trouvait logé Mr Bordes et la Caisse de Compensation où travaillait Pierre a été la proie des flammes et des obus.
Il ne reste qu'une misérable carcasse calcinée. Des quantités de logements ouvriers qui étaient également la propriété de la Cooper et la propriété personnelle de Mr Salmon ont été touchés par les obus ou le bombardement incendiaire boche. 11 semble que le sort se soit acharné sur les immeubles de la Cooper et cela a causé une certaine stupéfaction.
Par contre, nous sommes à peu près intacts. Seul le bâtiment de l'usine qui domine le quai a reçu dans les parties hautes des 2ème et 3 ème étages quatre obus lancés par un blindé américain qui, partant du pont et venant dans notre direction, tirait par principe sur tout bâtiment donnant sur le quai et présentant une certaine hauteur, car des nids de mitrailleuses étaient cachées en face , dans l'île , dans les tourelles du mur de la prison et sur les toitures de même dans le moulin de Melun qui, pour cette raison a été incendié et complètement détruit et le silo à blé qui, lui, a mieux résisté et est à peu près intact.

Ces obus nous ont détruit deux baies vitrées et les murs qui se trouvaient immédiatement au-dessous avec quelques centaines de boites vides et de cartonnages .Un autre obus est allé traverser le pignon du bâtiment de notre chaufferie sans causer d'autres dégâts que le bris de quelques tuiles .A part 1500 tuiles cassées, deux ou trois trous dans les toitures d'ateliers par des morceaux de pont projetés et dont certains pesaient une cinquantaine de kilos, à part quelques 300 vitres cassées, nous n'avons absolument aucun dégât. Toutes nos machines, toutes nos marchandises sont intactes.

Toutes nos tuiles avaient voltigé par la violence des explosions mais nous avons pu refaire nous mêmes nos toitures c'est vous dire le peu d'importance des réparations Si bien que le 11 septembre dernier après avoir ressaisi notre personnel nous rouvrions les portes de l'usine pour le travail normal. Il en est de même au Laboratoire Biologique à Dammarie où nos pertes sont résumées à quelques kilos de marchandise mouillée par bris de vitres et de tuiles. Mais là bas aussi tout est intact. Dans notre immeuble du 34 avenue Thiers rien non plus alors que toutes les maisons d'alentour sont fortement endommagées.
Mais c'est mon beau-frère Gérard qui est verni .Toutes les villas autour de lui sont gravement endommagées .Toitures effondrées, murs percés ou écornés par des obus même chez ses voisins immédiats .Chez lui rien ; mais rien de rien. Pas même une vitre cassée .Je n'ai jamais vu un veinard pareil !
Dans notre petite maison de Dammarie nous avons eu en effet un peu plus de dégâts que lui. La violence des explosions du dépôt de munitions de Livry m'a brisé la glace de la porte du vestibule et une bombe allemande de gros calibre tombée derrière chez nous à 150 mètres sur la route de Barbizon nous a cassé les deux glaces fines qui sont au dessus de nos cheminées dans notre petit bureau et dans notre chambre à coucher.
Comme il n'y a pas de possibilité de les faire remplacer nous dormons forcément la fenêtre " grande ouverte". Au 148 également j'ai eu trois vitres cassées dont une aussi au-dessus d'une cheminée
Voilà notre bilan .Quand on voit l'état de Melun il faut bien se dire que seul le Ciel a pu nous protéger ainsi car il est miraculeux que seul au milieu des destructions tout ce qui nous appartenait ait été pareillement protégé .Aussi nous remercions Dieu chaque jour de pareille clémence et si grande bonté.
Le 24 et le 25 août la bataille fut concentrée sur l'île où la résistance était particulièrement vive .Mais le 25 au soir les blindés américains avaient réussi à franchir la Seine sur un pont de bateaux, construit en une nuit entre Boissette et Ponthierry et alors que les allemands résistaient et tiraient à bout portant de toute la gueule des canons de leurs tanks postés dans toutes les rues qui débouchaient sur la Seine, alors que les miliciens retranchés sur les berges faisaient feu de toutes leurs armes, des américains venus du nord de la ville par derrière les surprenaient et les incendiaient.
Si bien que Melun se trouva complètement libéré le soir du 25 août pour la fête de mon saint patron qui vécut si longtemps dans notre ville où il y avait un château habité presque toute l'année par sa mère Blanche de Castille. Intercession, sans doute aussi, d'un de nos plus grands rois.
Les destructions, sauf les maisons des berges de la Seine et l'église Saint- Aspais qui avait un nid de mitrailleuses dans son clocher, étaient assez réduites, car la bataille avait été de courte durée .Le quartier de Melun-Nord en somme s'en tirait à assez bon compte.
C'est pour cela qu'un sort plus triste l'attendait.
Dans la nuit du lundi 28 au mardi 29 août vers deux heures du matin une vague d'avions allemands survola la ville et en moins d'un quart d'heure déversa un déluge de bombes brisantes et incendiaires. Ici à Dammarie il faisait aussi jour qu'en plein soleil de midi.
Un immense feu d'artifice embrasait le ciel. De toutes parts et surtout de notre côté fusaient de la terre vers le ciel des milliers de balles traçantes et de traînées lumineuses qui accompagnaient soit des obus, soit des fusées éclairantes .Pas de lumière à l'intérieur. Dans l'obscurité, je courus chercher les enfants et les descendis avec leurs vêtements qui étaient chaque soir préparés en paquets tout prêts à prendre.
Ma pauvre Germaine qui jusqu'ici n'avait jamais eu peur claquait des dents et il est vrai que c'était terrifiant A tâtons et avec Blandine que nous descendions avec son berceau nous sommes allés au sous-sol .Heureusement que nous en fûmes quittes pour la peur.
A Melun et dans les environs ce n'était qu'un brasier .Les pompiers de Paris furent demandés car l'eau manquait dans le canton Nord. Les canalisations ayant sauté avec les ponts.
Le lendemain on pouvait faire le triste bilan. Une maison sur quatre détruite ou brûlée, ou défoncée du grenier jusqu'à la cave.
Le Coin Musard n'était plus qu'un tas de cendres, une caserne avait brûlé, un bâtiment de la Préfecture détruit, une partie de l'Ecole Saint-Aspais fortement endommagée, les sœurs de St Vincent de Paul détruites, la maison de la pharmacie de Mr Patenostre détruite jusqu'au premier étage, etc., etc.....
Dans les cinq avions abattus, à côté d'aviateurs allemands, des miliciens, toujours ces satanés miliciens!
A Melun-Sud la destruction par ce bombardement fut minime. Une erreur de visée nous sauva une fois de plus de l'anéantissement. Toutes les bombes incendiaires tombèrent dans les prés au-delà du Centre Nautique, si bien que sauf deux maisons incendiées il n'y eut aucune destruction. Le malheureux quartier avait déjà assez souffert c'était justice qu'il fût un peu épargné. Si les bombes étaient tombées quelques centaines de mètres un peu plus à gauche nous étions détruits. Ce bombardement fut notre dernière émotion.

Entre temps et dès le 25 août les américains avaient amené, avec d'immenses camions et remorques, un pont qui fut monté comme un véritable mécano - sans bruit, sans cris, sans commandement hurlé mais avec une rapidité record .En effet, deux jours après l'arrivée des camions, le pont était construit y compris la pile et l'on passait dans l'île. Le surlendemain ou pouvait franchir toute la largeur de la Seine en voiture .En 4 jours les américains avaient construit deux ponts.

C'est avec une telle puissance de matériel et avec une si belle organisation que la victoire ne peut que leur sourire et ne doit pas leur échapper .D'ailleurs leur avance foudroyante sur la Belgique et la Hollande en est une preuve indiscutée.
A part quelques courants d'air qui commencent à susciter des rhumes dans la maison nous sommes revenus au calme et à la vie normale .Petit à petit je bouche les fenêtres béantes en resquillant par-ci par-là tantôt une vitre, une glace ou un peu de mastic. On arrivera bien à tout boucher avant la fin de l'hiver.

Au point de vue de la vie publique, ce n'est pas brillant ici. Les F.F.I n'ont rien fait .On ne les a vus que lorsqu'ils étaient certains qu'il ne se trouvait plus un boche à l'horizon et que les américains tenaient solidement leurs positions .Cela n'est pas étonnant car ce n'est qu'un ramassis de communistes qui pour la plupart ne sont pas français.

Toute la canaille du pays. Quelle différence avec ce que vous avez eu en Haute Savoie (et) qui a fait du si beau et si bon travail ! Dans la région parisienne c'est écœurant. Tous les communistes ont pris le pouvoir et éliminé tout ce qu'il y avait de bien dans les communes. Heureusement que la France entière n'est pas sur ce modèle et que ce n'est qu'une exception pour la région parisienne !
Que les véritables F.F.I. s'unissent et restent forts car ils auront à combattre cette canaille qui veut se déguiser sous leur uniforme et profiter de leur héroïsme et de leur gloire pour faire leur sale coup ! Mais j'ai confiance en eux et ils ont déjà partout senti le danger. Il y a des réactions salutaires ; Dieu soit loué !

A l'usine tout tourne aussi rond que possible. J'ai quelques insoumis du travail obligatoire en Allemagne qui sont sortis de leurs cachettes, dont Robert Congne qui a fait le coup de feu dans la Nièvre et qui vient de nous revenir, tout parfumé des lauriers de la conquête .11 s'était caché dans une ferme après bien des péripéties .Si je n'avais pas d'inquiétudes de mon approvisionnement en charbon je pourrais être tout à fait tranquille, mais tous les canaux, toutes les rivières, tous les fleuves sont obstrués par des écluses sautées ou des débris de ponts écroulés .A Melun aucun chenal n'est encore réalisé tant les obstacles sont lourds et difficiles à repêcher. Il ne faut donc compter que sur la voie ferrée et là encore les destructions sont -telles que le trafic des marchandises ne pourra pas reprendre bien normalement avant quelques mois encore.
Comment allons-nous faire la soudure ? Là est pour nous le gros problème !

Nous ne recevons d'ailleurs que peu ou pas de marchandise et d'un côté comme de l'autre nous nous trouvons bridés. Malgré cela j'ai confiance car jusqu'ici notre bonne étoile nous a toujours soutenus et guidés sur le chemin le plus sûr.
Pendant mes heures de loisirs forcés et saisissant le moment où nous avions de l'électricité entre tes nombreuses coupures que nous subissons depuis deux mois, j'ai fait quelques photos de Blandine et j'ai tiré des agrandissements de certaines Je vous envoie les meilleures .Vous ferez ainsi plus connaissance avec notre chérie qui devient chaque jour plus intéressante. Avec quelle joie vous reverrez tous nos chérubins lorsque la vie normale sera rétablie et qu'il nous sera aussi facile qu'autrefois de courir vers notre beau chalet de Savoie.
En attendant il faut passer encore un hiver et j'espère que pour tous il ne sera pas trop dur. Nous préparons en ce moment la rentrée des classes. Christiane qui est bien têtue, bien désobéissante aussi, se prépare à regagner le pensionnat de Grand'Bourg où nous la reconduirons le jeudi 5 octobre. Louis et François retourneront sans doute à la même école que l'année dernière. Nous avons bien hésité pour savoir si en fin de compte ce ne serait pas aussi simple de les mettre à l'école communale de Dammarie.
Mais l'impossible fréquentation de certains gosses d'ici nous rend très perplexes. Nous ne savons encore que faire ? Jacques apprend à lire quant à Daniel il n'a d'autre souci que de posséder les jouets de ses frères et en principe tout ce qu'ils ont dans les mains .11 y a des drames terribles tous les jours avec ce sujet.
Max est venu nous surprendre hier. Il est magnifique dans sa tenue F.F.I. et avec cela tout resplendissant d'une fierté toute compréhensible lorsqu'on sait tout ce qu'il a risqué et tout ce qu'il a fait .Quand je pense que de lâches communistes comme ils le sont tous ici se proclament F.F.I. pour profiter des sacrifices héroïques comme ceux qui ont été librement consentis par votre fils Max, mon sang bout et j'ai envie de leur cracher mon mépris à la figure ! Nous avons longuement causé avec lui hier des ses enfants, de la guerre ici, de votre pauvre Pierre dont nous n'avons plus de nouvelles et de vous tous . Nous avons été très heureux de la bonne lettre de Maman qu'il nous a remise et de vous savoir tous en bonne santé II nous a mis un peu au courant de toute votre vie depuis la libération et nous sommes bien heureux de savoir que là-bas tout va bien et que tout est revenu dans le calme .
Je lui remets avant son départ des colis pour vous et l'argent que je n'ai pu vous faire parvenir en raison des événements .11 vous dira un peu tout ce qu'il a vu ici et complétera par toutes sortes de détails cette longue lettre qu'il m'est impossible d'allonger encore car je veux la lui confier. Je serai plus certain de sa bonne arrivée et comme c'est une
relation aussi exacte que possible des faits de guerre qui se sont passés à Melun vous pourrez la conserver comme document historique car je ne me sens pas le courage de réécrire tout cela ! Il nous a dit ce qu'était devenu André et comment il avait échappé à un terrible accident ! Qu'il soit prudent et qu'il ne se croie pas tout permis impunément.
Je m'arrête là bien chers Parents, tout heureux d'avoir pu vous entretenir aussi longuement et certain que nous pourrons nous revoir bientôt en toute liberté.
Embrassez bien tous vos chers enfants pour nous et recevez de tous les êtres chers qui sont Ici les plus sincères et les plus affectueux baisers,
Louis


Association Amicale des Anciens Elèves des Collège et Lycée Jacques Amyot - Melun