2006 - Jean PERAUDEAU
Une photo en guise de pont entre la France et l'Allemagne
Devant le monument aux morts, symbole du malheur des hommes un événement de mon
enfance m'est revenu en mémoire et il m'est apparu intéressant de vous le raconter car il
montre qu'il ne faut jamais désespérer de la nature humaine.
L'histoire commence le 15 juillet 1944
Quelle est la situation en France à cette date ? Le débarquement a eu lieu le 6 juin, la bataille
de Normandie fait rage, les troupes allemandes basées à l'ouest commencent à refluer vers la
région parisienne.
Ce jour là 'je joue sur le quai de la Seine, face aux moulins avec mes 2 cousins. Etant donné
qu'il n'y avait pas à l'époque, d'aire de jeux aménagées, nous inventions nous-même nos
jeux : le portique destiné au transborde ment du blé depuis les péniches jusqu'au moulin nous
servait de barre fixe à laquelle nous nous suspendions par les pieds,la tête en bas : on appelait
cela faire le cochon pendu, ce qui me valait les moqueries de mes cousins car j'étais fils de
charcutier.
C'est à ce moment qu'un soldat allemand, muni d'un appareil photo s'approche nous et nous
dit "s'il vous plait, vous groupir pour photographieren" .Une fois pris quelques clichés il me
demande mon adresse en me faisant comprendre, qu'une fois développes il me les apportera
En effet, quelques jours après, il arrive dans la charcuterie de mes parents et apporte les
photos.Avec la précision et la rigueur qui caractérise les allemands chacune d'elle était datée,
numérotée et portait l'adresse du soldat en Allemagne, en l'occurrence :
Hugo Krapf -
6, Konigsplatz -
Fiirth Bayem
Je les range dans un tiroir de mon bureau et.. .la vie continue...
Je fais mes études secondaires au collège Jacques Amyot où je passe mon Bac mathelem.
Mes études supérieures me conduisent après une prèpa à l'Ecole Spéciale des Travaux Publics
au diplôme d'ingénieur du cadre principal du Génie Rural. Après un service militaire de 32
mois, j'entame ma carrière de fonctionnaire du ministère de l'Agriculture qui me conduira
successivement de Chalons-sur-marne, Melun pour finir chef de service à Evry
Sur le plan familial je me marie en 1961 et mes 2 enfants naissent en 1960 et 1966
Eux aussi font leurs études au Lycée Jacques Amyot
Et maintenant flash-back sur l'année 1978 : Notre fils qui fait anglais l°langue et allemand
2°langue avait fait l'année précédente un séjour linguistique très profitable dans une famille
anglaise. Fort de cette expérience, je me dis pourquoi ne pas procéder de la même façon en
Allemagne? Mais je n'y connais pas de famille...Et si j'écrivais à mon soldat allemand
rencontré il y a 34 ans ? Je le fais sans trop d'espoir ;peut-être était-il mort ou n'habitait plus
à cette adresse
Je me lance : j'envoie une lettre et une photo "je suis le petit garçon que vous avez
photographié il y 34 ans. J'espère que la guerre vous a épargné et que vous êtes en bonne santé.
Je projette d'aller en Bavière cet été et j'aurais plaisir à vous retrouver"
Quelque temps plus tard je reçois une lettre émouvante de cet homme
La chance m'avait aidé car il n'habitait plus à cette adresse mais son neveu qui se nommait et
prénommait comme lui y habitait et lui a bien sur transmis ma lettre.
Il me dit ne pas avoir gardé de souvenir de cette rencontre : II n'avait que 22 ans ! !
Il est marié et a un fils adoptif de 15 ans.Nous convenons de nous retrouver a Fiirth le 15
juillet 1978 où nous arrivons avec ma femme et mon fils. L'accueil fut à la fois émouvant et
chaleureux.Hugo Krapf, qui avait annoncé notre venue, était devenu le héros de son village :son neveu, tous ses amis voulaient nous rencontrer.La presse a été convoquée et l'on a eu
droit àl/2 page sur Nurnberg Zeitung avec comme titre : <Ein Bild aïs Briicke> (une photo en guise de pont)
L'année suivante je les invite à nous rendre visite à Melun et j'envisage de faire paraître un
article dans la presse locale pour relater ces retrouvailles. Je contacte le rédacteur en chef J.F
Courcelle qui est enthousiaste et se propose même d'en parler au Maire pour organiser une
petite réception en Mairie.
C'est alors qu'un événement imprévu se produit. Le journaliste et historien Henri Amouroux
fait une émission de radio quotidienne dans laquelle il sollicite le témoignage d'auditeurs pour
étayer le dernier tome de son œuvre<la grande histoire des Français sous l'occupation>.Et, à
mon étonnement, celle-ci fait polémique avec des réactions hostiles aux Allemands
Dans mon entourage proche, mon initiative est critiquée. J'y renonce donc avec regret mais la
suite montra que j'avais finalement bien puisqu'à l'issue de cette émission Henri Amouroux
intitulera son 10° et dernier volume :<la page n'est pas encore tournée> Bien sur les années qui suivirent firent l'objet de nombreuses rencontre tant en France Qu'
Allemagne
Mais cette histoire a une fin : En mai 1994, notre ami Hugo, je peux dire ami car une réelle
amitié était née entre nous, décède d'un cancer généralisé. A cette occasion, son fils m'écrit
une longue lettre dans laquelle il me dit que ses dernières paroles ont été :<ce que je regrette
le plus, c'est que je ne reverrai pas mes amis français> Peut-on tirer une morale de cette histoire ? Je le pense, car au milieu de cette guerre qui a fait
des millions de morts, qui a été le théâtre d'atrocités sans nom, une amitié a pu naître entre un
jeune Français et un jeune Allemand.C'est donc maintenant à vous les jeunes d'en écrire
l'épilogue qui sera :<la page est enfin tournée.. .> |