2011 - Jean-Louis DELBENDE
Mesdames, Messieurs,
Nous nous retrouvons devant ce monument pour rendre hommage à la mémoire de nos anciens tombés au champ d’honneur et pour commémorer l’Armistice de 1918, mettant fin à une guerre pour laquelle la ville de Melun – et donc le Lycée Jacques Amyot – ont versé un lourd tribut, en témoignent les monuments érigés en ville ainsi que derrière moi.
La plupart d’entre nous avons le souvenir bien ancré d’un proche : père, oncle, grand-père, grand-oncle qui prit part à l’un des deux conflits mondiaux ou bien, par la suite, fut envoyé sur d’autres Théâtres d’Opérations. Certains d’entre nous avons connu un poilu et recueilli ses récits.
Nous nous rappelons ces commémorations du 11 novembre à Paris, devant la tombe du soldat inconnu, retransmises chaque année à la télévision, avec le dépôt de gerbes, la sonnerie aux Morts puis le chef de l’état remettant des décorations tardives devant un aréopage d’anciens combattants se raréfiant année après année.
En mai de cette année, le dernier survivant des champs de bataille du premier conflit mondial, un Australien, nous a quittés ; mais à nous, il reste le souvenir de certains de ces hommes que nous avons pu côtoyer.
Dans notre mémoire collective, l’association des noms géographiques ALSACE et LORRAINE est loin d’être dénuée de signification. Si la haine puis la méfiance à l’égard du voisin d’outre-Rhin ont précédé une entente cordiale d’un nouveau type entre nos deux pays, notre enfance puis adolescence ont été marquées par des témoignages de ces sentiments, que ce soit au cinéma, à la TV ou par les éventuelles réflexions et préjugés de notre entourage dans la vie quotidienne.
En 2011, près d’un siècle après le déclenchement de la Grande Guerre et 70 ans après la « drôle de guerre », une nouvelle génération reçoit l’enseignement au collège et au lycée Jacques Amyot. Nos enfants et petits-enfants grandissent avec internet ayant remplacé la bibliothèque rose. La mondialisation et la standardisation des goûts et des usages qui font qu’habitant Melun, Tokyo ou bien encore Buenos Aires, ces jeunes apprécient les mêmes tenues vestimentaires, les mêmes musiques, les mêmes hamburgers et déifient les mêmes « stars » …
Quelle perception ces jeunes peuvent-ils avoir de l’Armistice de 1918, de la reddition des forces de l’Axe en 1945, du drame de Dien Bien Phu ou bien des combats dans les Aurès, et qu’en transmettront-ils à leurs enfants ?
Le monde où ils grandissent, plus dangereux qu’en 1914, ne présente cependant plus les mêmes types de risques, et l’ennemi potentiel a cessé d’être notre voisin immédiat à l’est.
La Grande Guerre où fut sacrifiée une grande partie des éléments de la jeunesse d’alors, avant même qu’ils aient eu le temps de fonder une famille, devait être la « der des der » … Rappelons-nous que la bataille de la Somme qui dura cinq mois coûta de part et d’autres la vie de 3 000 à 8 000 soldats chaque jour. Soldats dont on attendait d’eux qu’ils aient le temps de tuer avant de se faire tuer.
Cependant, les conditions imposées aux vaincus, consécutives de la paix de 1918 étaient porteuses des germes du conflit suivant. L’instigateur allemand avait des projets génocidaires bien définis – fait sans précédent en Occident – et ses deux principaux alliés, des vues impérialistes brutales basées sur le concept de supériorité raciale et culturelle.
L’immense sacrifice imposé aux générations qui nous ont immédiatement précédés nous a conduits à comprendre que le rapprochement franco-allemand ainsi qu’une union économique européenne contribueraient à faire de notre vieux continent un espace privilégié. Et c’est ce qui fut fait et réussi malgré les moments de tension actuelle.
Certes, il y a toujours des conflits armés dans le monde et les armes de la France en paient le tribut – particulièrement en Afghanistan.
La seconde moitié du XXème siècle a vu naître une nouvelle forme d’expression belliqueuse : le terrorisme. La technologie nouvelle se rendant involontairement complice de ces actes, car, qu’auraient été les détournements d’avion des années 70 si la couverture médiatique télévisuelle n’en avait pas fait rentrer les images dans chaque foyer ?
Cependant, l’idée même de combats réguliers portés sur notre territoire national est devenue invraisemblable pour ne pas dire inimaginable.
Ce havre de paix, c’est au sacrifice des martyrs des deux guerres mondiales que nous le devons.
Et pourtant, pour nos enfants, Verdun, Pearl Harbour, le Monte Cassino, Bir-Hakeim ou le 6 juin 1944 n’auront guère de sens et ne susciteront pas plus d’émotions que pour nous, la bataille de Marignan dont seul le caractère répétitif des syllabes de la date fameuse nous a permis de conserver la mémoire.
« Loin de la vue, loin du cœur … ». N’est-il pas vrai que la date du 18 juin flatte notre orgueil national. Nous voulons cependant ignorer qu’un autre 18 juin, près de 125 ans avant l’intervention radiophonique d’un général méconnu depuis un studio de la BBC, les alentours d’un petit village belge apparurent « morne plaine » aux survivants d’une bataille qui sonnait également le glas de la carrière du « petit caporal » trop connu. Je veux bien sûr parler de Waterloo.
Il reste tout de même la dérision pour dire que les Anglais sont bizarres puisqu’ils donnent des noms de défaites militaires à des lieux publics de leur capitale.
Notre mémoire collective s’estompe ou bien est très sélective : j’ai ainsi le souvenir d’une plaque de marbre gravée, apposée sur l’un des murs de la gare de l’Est à Paris. Hommage rendu aux cheminots qui, en 1945, conduisirent les convois ferroviaires ramenant en France les survivants des camps de la mort. Dans ce cas précis, il faut simplement oublier que le voyage « aller » d’un nombre beaucoup plus important de déportés avait également été effectué par des trains conduits par des cheminots, sans doute sous la contrainte.
Les sacrifiés du Chemin des Dames, les gazés des tranchées, les Gueules Cassées puis 20 ans plus tard, les héros de l’ombre - permettant de passer sous silence ceux qui avaient déshonoré nos valeurs d’humanisme - vont sans doute tomber dans un oubli quasi-total …
Que signifieront pour la prochaine génération - et à fortiori pour sa descendance - les obélisques gravés qui furent érigés dans chaque commune de France ? Sans doute pas grand-chose de plus que des éléments d’un décor urbain habituel et accepté – au même titre que les abribus ou les colonnes Morris.
J’apprends récemment que dans certaines communes, le monument aux morts a été déplacé et relégué loin du centre-ville …
Mais cette ignorance ou ce désintérêt ne seront-ils pas – en fin de compte – la plus belle conséquence des actes d’héroïsme de nos anciens à qui nous donnons cet hommage aujourd’hui : rendre invraisemblable pour les futures générations l’idée que des Européens puissent envisager de se détruire.
Saint Luc l’évangéliste dit : « Paix sur terre aux hommes de bonne volonté ».
Faut-il alors avoir cette bonne volonté.
Je vous remercie |